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Juul-Altria : une tentative de gagner la faveur de l’opinion publique ?

Vincent Gagnon, directeur scientifique de l’Association québécoise des vapoteries (AQV), rapporte l’évolution de la situation de la cigarette électronique au Canada.

La compagnie Juul Labs, basée à San Francisco, dont Altria (fabricant de Marlboro) a racheté 35 % du capital à hauteur de 12,8 milliards de dollars, a récemment surpris la communauté de la vape au Canada en faisant une demande inhabituelle au gouvernement du Québec. Cette demande a été déposée le 12 mars 2019 et suggère d’amender le projet de loi 2 qui réglemente le cannabis en portant à 21 ans l’âge minimum pour en consommer. L’amendement suggéré propose d’inclure la vapoteuse dans ce projet de loi et ainsi de relever à 21 ans l’âge légal pour l’achat de cigarettes électroniques et de produits de vapotage dans la province.

Contacté par nos soins, Antoine Tayyar, directeur des relations gouvernementales provinciales de la branche canadienne de Juul Labs, justifie cette action de la façon suivante : “Nous croyons qu’une telle mesure pourrait restreindre l’accès des jeunes aux produits de vapotage en réduisant l’achat et la revente aux mineurs. La consommation des jeunes est le plus grand défi auquel l’industrie de vapotage est confrontée aujourd’hui. Si nous souhaitons réussir dans notre mission de changer la vie d’un milliard de fumeurs dans le monde, nous devons agir pour empêcher les jeunes d’avoir accès aux produits de vapotage”, a déclaré M. Tayyar. La dernière affirmation est paradoxale puisque les fumeurs de longue date commencent tous très tôt.

Fumer à 18 ans mais vaper à 21

Proposer un tel changement à la réglementation actuelle ne fait aucun sens. Comment un gouvernement pourrait-il justifier qu’il donne accès dès 18 ans à un produit qui tue une personne sur deux alors que l’alternative qui sauve des millions de vies n’est accessible que trois ans plus tard ? Ça ne tient pas la route, et Juul s’est bien retenu de relever cette incohérence. Rappelons qu’en en avril 2018, la FDA ordonnait à Juul Labs de lui remettre tout son matériel publicitaire afin de l’analyser. L’organisme américain soupçonnait le fabricant de pods d’avoir recouru à des stratégies marketing pour cibler les adolescents. En septembre dernier, la FDA lui ordonnait de soumettre ses projets afin de freiner le vapotage chez les jeunes. Enfin, en février 2019, elle augmentait la pression car aucun projet n’avait encore été soumis.

Des vendeurs mal formés

Dans un contexte où Juul s’est accaparé près de 72 % du marché aux États-Unis, nous assistons à un transfert de la vente en boutiques spécialisées vers des points de vente traditionnels de tabac où les employés ne savent pas de quoi ils parlent. Pour avoir testé moi-même le niveau de connaissances des caissiers dans un point de vente de tabac où Juul m’a mentionné que les employés avaient été formés, j’ai pu constater qu’il n’était pas possible d’obtenir des renseignements pertinents pour m’éclairer lors de l’achat. L’achat d’une vapoteuse n’est pas un acte banal. Débuter une transition vers la vapoteuse devrait toujours pouvoir se faire en présence d’une personne compétente pour accompagner et guider le fumeur désireux de donner une chance à cette alternative.

Leurs e-liquides sont plutôt à réserver aux gros fumeurs

Rappelons aussi que Juul vend principalement des liquides à base de sels de nicotine à haut dosage, alors que selon l’avis de plusieurs tabacologues réputés, tels que notamment le Dr Jacques Le Houezec, ce type de nicotine est destinée plus spécifiquement à un profil de très gros fumeurs ayant les voies respiratoires irritées. Les sels de nicotine ont été introduits sur le marché pour offrir une option supplémentaire pour aider au sevrage tabagique. La différence entre la nicotine purifiée (free base) et les sels de nicotine tient au pH, la première ayant un pH basique, et la deuxième un pH acide.

Avec un pH acide, la nicotine provoque moins de raclements au niveau de la gorge (le hit), et cela permet donc d’inhaler la nicotine plus facilement, en plus grande quantité. On devine donc que pour un fumeur ayant les voies respiratoires irritées, ce type de nicotine présente un avantage important pour l’aider à se familiariser avec la vapoteuse, en lui permettant d’etre satisfait en nicotine sans la contrepartie de tousser. Pour un fumeur modéré ou un vapoteur, il n’y a pas vraiment d’avantages reconnus. En général, les tabacologues vont suggérer de recourir à la nicotine à base de sels comme passerelle pour permettre aux voies respiratoires de se rétablir et ensuite proposer de la nicotine régulière.

Une tentative de montrer patte blanche ?

En résumé, le marché de la vape a beaucoup évolué récemment avec la montée en puissance de Juul-Altria aux États-Unis et à travers le monde, et leur choix de pousser la vente d’e-liquides à base de sels de nicotine se doit d’être questionné. Non seulement le marché s’est retrouvé rapidement inondé par ce type de produits, mais du même coup, une clientèle mal informée dans les points de vente traditionnels de tabac se retrouve à devenir consommatrice d’e-liquides à très forts dosages en nicotine.

Et comme le marché est ce qu’il est, quand le consommateur demande des e-liquides à fort dosage en nicotine, les fabricants, les distributeurs et les boutiques spécialisées se retrouvent bien malgré eux forcés de suivre le bal et d’offrir à leur tour ce type de produits. Je ne cherche pas à prêter des intentions à Juul, mais est-ce que rehausser l’âge légal à 21 ans est une tentative de répondre à la FDA ou encore une façon de gagner la faveur de l’opinion publique et d’éviter qu’on les pointe du doigt face à l’introduction massive des sels de nicotine sur le marché ?

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